Skip to Content

Peinture :

Je pars d’images glanées sur internet (fragments d’actualité, catastrophes, des paysages, portraits, etc.) et dans l’histoire de l’art. Je les archive sur mon ordinateur ou dans des cahiers. Après un temps de maturation, j’utilise le logiciel de retouches photoshop pour les recadrer et les modifier selon le sens que je pense pouvoir en tirer. Ces motifs ne sont pas choisis au hasard mais pour leur capacité à condenser des tensions sociales et politiques.

Dans les dernières productions, je les retravaille au feutre vert, un simple stabilo 68/33 dont je vais exploiter l’usure pour obtenir différentes nuances. Ce vert acide et intrusif, fonctionne comme un révélateur : il altère la lisibilité, il contamine l’image. Il renvoie à la fois au vert spectral des dispositifs militaires de vision nocturne, au vert toxique des produits chimiques, et à un imaginaire post apocalyptique d’une planète écologiquement ravagée. Le dessin n’efface pas la photographie : il la brûle par endroits, l’enfièvre. Ainsi apparaît un champ de luttes, un lieu où se brouille la frontière entre document et apparition, entre preuve et symptôme pour reprendre la notion développée par Georges Didi-Huberman. Cette hantise de l’image traumatique me relie aussi à Luc Tuymans : comme lui, je travaille sur ce que la peinture retient, ce qui sourd sous la surface sans jamais se nommer frontalement. Le désastre ne se raconte pas, il persiste incandescent. La vérité du monde n’est jamais transparente : elle tremble, elle vacille, elle se calcine. Mes images ne sont pas des ruines mais des foyers : ces points où l’oeil s’embrase à voir.

Je ne raconte pas d’histoires complètes ou linéaires. Je peins des fragments, des indices, des traces d’événements qu’on devine sans les comprendre totalement. Mes tableaux fonctionnent comme des images mentales qui persistent après le réveil, troublantes parce que mystérieuses. Cette approche narrative morcelée permet au spectateur de projeter ses propres inquiétudes, ses propres références. Cette polysémie est volontaire : elle active l’imaginaire de celui qui regarde.

Murielle Maudet

* * *

Dessin :

Mes dessins au graphite fonctionnent comme un système de variations : mêmes éléments, agencements différents. Pierre taillées ou brutes, planches de bois, tasseaux, cyprès ou petites architectures – ce vocabulaire formel minimal se répète obsessionnellement d’un dessin à l’autre, générant des paysages toujours semblables et toujours différents.

Il n’y a rien d’anecdotique dans ces compositions. Peu voire pas de figures humaines, pas de contextualisation, juste des structures plantées dans un espace blanc, comme des signes dans un plan mental. Cette abstraction narrative transforme chaque élément en forme type : le cadre n’est plus seulement porte ou fenêtre mais rectangle vertical ; le cyprès n’est pas qu’arbre mais ligne noire effilée ; la planche n’est plus matériau mais module horizontal. Tout semble précaire. Il y a quelque chose de sisyphéen dans ces constructions : on dresse, ça s’écroule, on redresse ailleurs. Chaque dessin capture un moment d’équilibre instable. Ils disent : voilà, on essaie de construire et ça ne tient jamais vraiment. C’est bancal, c’est fragile, mais on continue. Architecture du processus.

Cette série n’est pas finie. Elle pourrait compter cent dessins, mille peut-être. Tant qu’il reste des configurations possibles de ces éléments, tant qu’il reste des combinaisons à explorer, le travail continue. C’est une recherche formelle qui n’a pas de terme défini – juste un territoire à arpenter. A ce propos, je suis restée très marquée par l’exposition à Beaubourg de Tatiana Trouvé, Le grand atlas de la désorientation en 2022 où le spectateur déambule et se perds à travers les grands panneaux accrochés ou suspendus au plafond, les sculptures et le sol. Cette errance fait de l’oeuvre un dispositif non clos. Pour moi, chaque dessin est un état provisoire, une étape dans une exploration plus vaste. Ce qui compte, ce n’est pas tel ou tel dessin isolé, mais le mouvement d’ensemble – cette obstination à revenir aux mêmes formes, à les faire varier encore et encore, comme pour épuiser leur potentiel plastique.

Murielle Maudet